Déodat de Séverac (1872 - 1921)

Repères biographiques

Déodat de Séverac naît le 20 juillet 1872 à Saint Félix Lauragais, (45 kms Sud-Est de Toulouse), il y passe une enfance heureuse au sein d'une famille de vieille noblesse occitane ouverte aux arts, son père est un peintre reconnu, ses premières leçons de musique lui sont données par l’organiste de la Collégiale de St Félix. De 1886 à 1890 comme tous les fils de famille de la région, il  fait ses humanités chez les Dominicains de L’Ecole de Sorèze. Sorti bachelier ès-lettres, il part à Toulouse et suit pendant trois ans les cours de la Faculté de Droit et de Lettres, tout en perfectionnant ses connaissances musicales avec un professeur privé. En 1893, renonçant au Droit avec l’autorisation de son père, il entre au Conservatoire de Toulouse dont il sortira en 1896 avec seulement un accessit d’harmonie.
En octobre de la même année, recruté par la Schola Cantorum, nouvellement fondée par Vincent d'Indy, Severac "monte" à Paris, il y fréquente les milieux artistiques avancés, Picasso et ses amis du Bateau lavoir, le groupe des Apaches de Léon Paul Fargue et Maurice Ravel, il affirme très vite sa vocation de compositeur et se forge une personnalité musicale originale et forte.
La critique musicale en fait, avec Maurice Ravel, un des espoirs de la musique française.« Un Ravel et un Séverac sitôt après Pelléas, assez tôt dans notre musique pour y escorter un Debussy, l’événement est insigne ». écrit Jean Marnold dans Le Mercure de France du 1er mars 1906.
Après onze ans d'études, le 18 juin 1907 il achève sa formation à la Schola Cantorum, en soutenant une brève thèse intitulée : La centralisation et les petites chapelles musicales 1. Il s’agit en fait d’un véritable Credo artistique qui va conditionner la suite de sa vie, il y expose ses idées sur la création artistique et  y règle sur le mode de la satire, ses comptes avec le milieu culturel parisien dont il dénonce sans ménagement l'emprise stérilisante sur la vie artistique française.
« La Musique française actuelle est aux prises, comme toutes les branches de l’Art, avec un ennemi redoutable : la centralisation.(…) Les musiciens actuels sont, à part quelques très rares exceptions, la proie de cet ennemi,(…) ils sont tous plus ou moins ses victimes bénévoles. Ils font de la musique de Paris et pour Paris ; ils s’écartent ainsi progressivement et de plus en plus du génie propre aux diverses provinces françaises où ils sont nés. »
Accordant actes et idées, il décide de continuer librement son chemin artistique loin de Paris, où il ne retournera que le temps de présenter les œuvres inspirées par son terroir, « il se décentralise lui même » selon sa propre expression, « à l’exemple d’un Mistral, d’un Cézanne ou d’un Francis Jammes » 1. Il revient d’abord vivre à Saint-Félix-Lauragais,  puis  en janvier 1910, il rejoint ses amis le sculpteur Manolo Hugué et le peintre Frank Burty Havilland, tous deux intimes de Picasso, à Céret en Roussillon « pays bien aimé des dieux »,  « le pays de son rêve » 2.
Les trois amis inviteront  Picasso, qui passera les étés 1911 à 1913 à Céret, et y entraîne Georges Braque, Juan Gris, Max Jacob, Céret devient la "Mecque" du cubisme. Une maturité heureuse parait s’ouvrir pour le musicien, la première guerre mondiale vient bientôt l’interrompre, déjà atteint par la maladie, (il souffre d’urémie, maladie incurable à l’époque) Severac est mobilisé mais sert à l'arrière, impuissance douloureuse de l'homme et du musicien. La guerre terminée, il semble enfin recueillir les fruits de ses engagements et de sa volonté, personnage officiel, musicien reconnu, il est fêté, dans son Midi et en Catalogne (Barcelone). La maladie ne lui laisse hélas plus de répit, il meurt le 24 mars 1921. Ses funérailles à Céret puis son enterrement à St Félix sont l’occasion de mesurer l’importance de la place emblématique à la fois affective et artistique, qu’il occupait dans la vie de son Midi, en Languedoc et en Catalogne, tant sont manifestes, la sincère tristesse des foules venues le saluer et les hommages de ses pairs, artistes et intellectuels.

L’œuvre
«Pittoresque et haute en couleur, la musique de Séverac agit puissamment sur l’imagination. Non que Séverac substitue la vision à l’audition et l’illustration au langage sonore : car il est avant tout musicien…Pourtant, bien qu’il n’ait jamais eu l’intention expresse de « dépeindre », il suscite en nous, par le mystère poétique des associations et des résonances conditionnées, un ébranlement émotionnel qui est indirectement évocateur de paysages » .        
                                                                   Vladimir Jankélévitch in La présence lointaine 3
Déodat de Séverac est certainement un des musiciens importants du début du XXè siècle, la caution de personnalités aussi diverses et incontestables que : ses pairs musiciens, Claude Debussy, qu’on ne saurait taxer de complaisance et qui dira "sa musique sent bon, et l’on y respire à plein coeur " 4, Gabriel Fauré, Isaac Albeniz, Paul Dukas, Alfred Cortot, Ricardo Viñes, les écrivains, Frédéric Mistral, Max Jacob, Francis Jammes, le philosophe Vladimir Jankelevitch, le cinéaste Abel Gance, les peintres, Odilon Redon, Pablo Picasso qui fera deux portraits de Severac et écrira à l’occasion de l’hommage rendu par l’Institut d’Etudes Occitanes au musicien pour le 30ème anniversaire de sa mort " Oui Déodat de Séverac est toujours un des meilleurs souvenirs de ma vie d’Art avec toute l’admiration que je lui garde. Je suis avec vous tous pour lui porter notre hommage." 5 ; suffit à en affirmer la réalité.
Séverac est indiscutablement un musicien du Midi, son oeuvre s'inscrit tout entière, dans les terroirs du Languedoc et de la Catalogne - ses “patries“ - idéalisés, poétisés, dans ses œuvres les plus remarquables pour piano, Le Chant de la TerreEn Languedoc, Cerdaña, Sous les Lauriers roses, Baigneuses au Soleil, ses mélodies, ses opéras Le Cœur du Moulin  et Héliogabale.

 

L’artiste engagé

Ses Écrits sur la Musique rassemblés par le musicologue Pierre Guillot 6 montrent que le musicien sait se faire homme de plume militant, pour affirmer un engagement au service d’idées aux nombreuses résonances actuelles.
Lorsqu’il défend l’identité régionale contre le centralisme parisien, Severac a l’audace de définir son statut d’artiste non par rapport au tout puissant modèle parisien mais en référence à une identité culturelle régionale, occitane et méditerranéenne,  en quittant Paris où sa carrière semblait toute tracée pour son midi bien aimé, il entend affirmer que son oeuvre peut y avoir la même exigence d’universalité que dans la capitale, par cette conviction il est très proche de Paul Cézanne, qu’il cite par ailleurs avec grand respect, un peu comme un maître à penser.

Il rejette la dichotomie savant-traditionnel, il valorise la culture traditionnelle et l’art populaire, en les voulant éléments  fondateurs  de la  culture savante, il célèbre la force émotionnelle de leur simplicité authentique, «quant à moi, je le confesse, le Cant del Boyer     (Chant du bouvier, chant de labour, un des plus beaux du répertoire traditionnel occitan ndlr.) chanté sans nulle science, en plein vent, et sous un ciel radieux, par une belle voix méridionale, m’a toujours ému bien davantage que les lieder fort « expressifs » que disent les chanteurs experts et raffinés de nos récitals parisiens » 7. Lui même introduit des instruments traditionnels, catalans d’ailleurs, dans sa musique symphonique, il fait de la terre et de ses traditions, le paysage émotionnel de sa création savante, il s’attache à valoriser, ennoblir, le monde des « Gens de la Terre » dépositaire de l’Art traditionnel en s’autoproclamant « musicien paysan ».

Il affirme son identité occitane, il se considère comme l’héritier d’une civilisation qui a été la première de l’Occident chrétien des XIIème et XIIIème siècles, moderne trobaire, il en incarne et défend les valeurs spirituelles et humanistes, il ressent la suffisance intellectuelle parisienne qui la réduit à une dimension exclusivement traditionnelle, folklorique, patoisante, comme une insulte faite à la grandeur occitane.
Il veut donc pour la culture occitane un statut de culture à part entière, pour en enrichir le domaine savant, il met lui même en musique des poèmes en langue occitane. Il comprend que c’est dans le contexte du monde méditerranéen, héritier de la latinité, que ce statut peut être naturellement affirmé, auprès des cultures « sœurs », catalane, espagnole et italienne, dans cet esprit, il souhaite la création d’une Escola Mediterrània de Musica centrée à Barcelone, qui fédèrerait dans un réseau d’écoles annexes les forces créatrices de Valence à l’Italie.

C’est au miroir de la réalité culturelle d’aujourd’hui que la pensée de Severac révèle le mieux toute sa modernité et acquiert légitimement droit de cité. Malgré les politiques de Régionalisation de 1972 et 1982, l’emprise des centralismes parisien et étatique, notamment en matière culturelle, ne s’est pas relâchée tout au long du XXème siècle, cependant le contexte de l’Europe qui se construit peu à peu, autour de régions naturelles définies à partir d’identités géographiques et culturelles, peut laisser espérer une évolution des mentalités. La culture occitane, présente en France mais aussi en Espagne et Italie ( la langue occitane y est langue officielle ), trouvera ainsi rang légitime dans le contexte élargi d’une région sud-européenne méditerranéenne, place que Severac lui destinait .

Ce n’est pas étonnant que Félix Castan, figure majeure de la pensée occitane contemporaine ait, dès 1973 lors du Colloque de Moissac par ailleurs présidé par le philosophe Vladimir Jankelevitch fin connaisseur de la musique de Severac, rendu hommage à la modernité de l’engagement de Severac,  « il a le premier sans doute porté sur Paris, son fonctionnement, ses contraintes et son destin collectif un regard global. Il a compris et mis en évidence la structure du plus grand phénomène de la culture contemporaine, et son jugement dépasse le domaine purement musical. Qui hors lui, a su envisager Paris en tant que structure de production culturelle ? Qui en a décelé la loi ? Qui en a fait la critique non point du dehors et de manière pittoresque et anecdotique, mais du dedans ? » 8.

 

1-De SEVERAC Déodat. La centralisation et les petites chapelles musicales. Paris : Courrier musical. 1er janv., 15 janv, 1er mars 1908. /  tiré à part, Thouars : Editions de l’imprimerie nouvelle, [s.d.]. / repris in extenso dans GUILLOT, Pierre. Déodat de Severac  Écrits sur la Musique. p.70-87. cf infra note 6

2-Phrases de Severac extraites de Monsieur Déodat de Severac et la musique catalane Lettre à Jean Amade. Perpignan : Revue catalane 15 mai 1912, n° 65, pp 129-130. reprise dans GUILLOT, Pierre. Déodat de Severac  Écrits sur la Musique p.95-96. cf infra note 6

3-JANKELEVITCH, Vladimir. La présence lointaine Albeniz, Severac, Mompou. p.78 Paris : Editions du Seuil, 1983. 162 p.

4-DEBUSSY, Claude. Lettre à Louis Laloy. 1905. extrait du post scriptum
Si vous correspondez avec Déodat de Severac, dites lui qu’il ne me croit pas assez stupide pour avoir été insensible à l’envoi qu’il m’a fait.(la suite pour piano En Languedoc .ndlr) Il fait de la musique qui sent bon , et l’on y respire à plein cœur. J’ai malheureusement perdu son adresse ; mais comment le remercier ?

5-Hommage à Déodat de Severac . Revista Musicala Occitana Numéro spécial. Toulouse : Editions de l’Institut d’Etudes Occitanes 22 p. plaquette publiée à l’occasion de l’inauguration du monument à Déodat de Severac élevé au Jardin Royal le 7 décembre 1952

6-GUILLOT, Pierre. Déodat de Severac  Écrits sur la Musique. Liège : Pierre Mardaga éditeur, 1993. 144 p. Collection « Musique-Musicologie »
Du même auteur. Déodat de severac La musique et les lettres. Liège : Pierre Mardaga éditeur, 2002. 443 p. Collection « Musique-Musicologie »

7-De SEVERAC, Déodat. Chansons du Languedoc et du Roussillon. article paru dans : Paris : Musica. n°111, décembre 1911, p. 211. repris dans GUILLOT, Pierre. Déodat de Severac  Écrits sur la Musique p.92-94. cf supra note 6

8-CASTAN, Felix-Marcel. La position critique de Severac in Manifeste multiculturel (et anti-régionaliste) pp.37-40. Montauban : Cocagne éditions, 1984. 164p.

 

                                                                              Jean-Jacques Cubaynes


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